Arrivée sur la petite plage, Leyla regarda attentivement autour d'elle. Il lui fallait prendre une décision. Se baigner en T-shirt et pantalon, ou en maillot de bain.
En Iran, Leyla portait le tchador, comme marque de sa respectabilité et comme protection contre les commérages de son quartier populaire. Elle recouvrait ses sous-vêtements d'un foulard lorsqu'elle les faisait sécher dehors sur la corde à linge, afin de n'exposer son intimité à aucun regard. Issue d'un milieu traditionnel, elle s'était mariée à l'âge de 16 ans et avait accouché peu de temps après. Ses enfants devenus adolescents, Leyla avait entrepris un patient travail de sape auprès de son époux. Quelque peu jaloux de ses ambitions et de son intelligence, il l'avait finalement autorisée à entrer dans des mondes inconnus de lui: l'université, et ensuite, l'Europe.
Voyageant seule, sans le jugement moral de ses compatriotes, elle était désireuse de former son propre avis et d'expérimenter les aspects caractéristiques du mode de vie occidental: bars, sorties, discothèques, baignade. Elle avait abandonné son voile, s'apercevant qu'il attirait nombre d'hommes musulmans et de propositions malhonnêtes. Après la tête venait la question du corps. Nous avions débattu du sujet pendant des heures: valait-il mieux le cacher et attirer l'attention, ou le montrer et se fondre dans la masse? Transposées dans un contexte culturel autre, les prescriptions religieuses doivent-elles être traduites en principes, ou s'appliquer telles quelles?
Leyla avançait lentement le long de la plage en observant, intéressée et amusée, les corps de femmes en bikini et les hommes torse nu. Ce jour là, la plage était majoritairement peuplée de femmes. Personne ne semblait les importuner. Personne ne la regardait. Elle enleva jeans et T-shirt, apparut en monopièce orange et entra rapidement dans l'eau. Ne sachant pas nager, elle barbotait près du bord, se concentrait sur quelques brasses et laissait l'eau ruisseler sur ses cheveux et sur sa peau. Ses questionnements religieux et moraux, les femmes en bikini, sa crainte d'être vue par des hommes s'évaporèrent au contact de l'eau. Ce qui devait n'être qu'une expérience culturelle supplémentaire se transforma en une profonde expérience personnelle, la découverte du bien-être. Elle resta longtemps dans l'eau, jusqu'à en frissonner. Alors elle sortit, s'étendit sur une pierre et profita des derniers rayons du soleil. Leyla me confia que c'était la première fois que de l'eau naturelle touchait sa peau et qu'elle exposait son corps au soleil. Elle n'avait jamais rien éprouvé de tel. Elle se tourna plusieurs fois, comme pour offrir cette sensation à tous les recoins de son corps, dans une soudaine nécessité d'en faire des réserves. Le visage détendu et rajeuni, elle resta couchée jusqu'à ce que la chaleur quitte l'air et la pierre, puis accepta enfin, à regret, de se rhabiller.
Le lendemain, elle s'envola pour l'Iran et me fit promettre de ne rien raconter à son mari.
Commentaires
L'arnaque...
Dans toutes les religions monothéistes on maintient les moutons (et brebis) dans le rang avec ces sombres "promesses"... Consternant.
Autres moeurs...
Aude, j'ai beaucoup aimé votre témoignage qui nous rappelle que tant de femmes sont privées du soleil et de l'eau sur leur peau. A travers ces lignes j'ai été heureuse pour Leyla qui a manifestement savouré cette rencontre harmonieuse entre son corps et les éléments naturels. Mais la fin du texte m'a rendue triste. Que Leyla soit retournée dans son pays où elle est à nouveau cachée sous son tchador est une chose, mais bien pire à mes yeux: que l'expérience de la baignade ne puisse même pas être racontée à son mari! Je trouve ça profondément décevant et j'espère vraiment que Leyla pourra un jour retourner goûter un peu de soleil et d'eau sur sa peau... Isabelle
réponse à Aude
C'est gentille Aude ton intervention,mais je la trouve un peu réductrice et un peu blessante et manque quelque peu de respect et de tolérance. La joie que tu savoures ici bas n'est certes pas aussi belle que celle que tu auras dans l'Aude-delà. Mais faut-il encore croire à ce monde après la mort ,qui certes pour les occidentaux ( en règle générale) est une chimère. Bref les croyances ne sont pas les même,et la dimension culturelle non plus ... De l'eau sur son corps et le soleil ça va quand on est un enfant ou un bébé, mais quand on est une femme musulmane il y a certes ,je pense des précautions à prendre. Je comprend que Leyla est eu envie de vivre une expérience comme quand on est jeune,on est tous un peu attirée par l'interdit mais un jour ou l'autre l'enfant se brule les doigts au feu … Mon humble message,il faut du respect de la tolérance pour comprendre la croyance des autres et surtout leur laisser ce droit fondamentale qu'est la liberté de culte. Tous mes respects Aude et je salut la bravoure et le courage de Leyla.
Réponse à Anonyme
Cher Anonyme,Je comprends que vous condamniez ce qu'a désiré expérimenter Leyla, mais je ne pense pas que vous puissiez reprocher à mon intervention de manquer de respect et de tolérance. Je n'ai pas émis de jugement quant au choix que font certaines musulmanes de ne pas dévoiler leur corps, et n'ai fait que relater ce qu'a vécu Leyla, dont les choix méritent eux aussi respect et tolérance. Liberté de croyance et de culte sont, je suis d'accord avec vous, des droits fondamentaux.Selon les cultures et les aires géographiques, les traditions et les normes changent. Ainsi, dans le cas de Leyla, je pense que les usagers de la plage l'auraient beaucoup plus regardée si elle s'était baignée habillée plutôt qu'en maillot de bain, parce qu'ils auraient trouvé ça bizarre. C'est pour ça, et j'aimerais beaucoup connaître votre avis à ce sujet, que je me demande s'il ne vaut pas parfois mieux réinterpréter les prescriptions religieuses pour les adapter au contexte plutôt que les appliquer à la lettre. La finalité du voile est-elle de cacher, ou du moins de rendre les femmes plus discrètes? Et en ce cas, dans le contexte occidental, vaut-il mieux pour une femme musulmane attirer les regards par son habillement "différent", ou adopter un habillement plus en phase avec les normes occidentales pour ne pas se faire remarquer, et regarder?Je me réjouis de lire votre opinion à ce sujet, et un grand merci pour votre réaction à mon texte!Aude
Si je comprends bien, quand
Si je comprends bien, quand on est une femme musulmane, il vaut mieux être morte, puisque c'est la condition pour pouvoir profiter de certains plaisirs, même des plus simples? Hallucinant.
Si je comprends bien
Tout comme vous, j'hallucine.Et, reste sans voix. D'habitude j'ai la plume ou le clavier faciles, mais alors là, l'au-delà me rend aphone.
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